Face à la multiplication des conflits, au dérèglement climatique et au recul des droits humains à travers le monde, un constat s’impose : les ressources traditionnelles de l’aide publique au développement (APD) sont désormais insuffisantes pour répondre à l’ampleur de ces défis.
Face à ce constat, la France a développé, au cours des vingt dernières années, un modèle de financements innovants au service du développement, dans la continuité d’un héritage humaniste : les taxes solidaires.
Les taxes solidaires : des mécanismes créés pour financer la solidarité internationale
En 2006, sous l’impulsion des Présidents Chirac et Lula, cinq pays (la France, le Chili, le Brésil, l’Espagne, l’Algérie) ont instauré un nouveau dispositif de financement : la taxe sur les billets d’avions (TSBA). Ce mécanisme de financement s’appuie sur une logique de solidarité et d’équité : faire participer ceux qui bénéficient de la mondialisation afin de soutenir ceux qui en restent à l’écart.
En effet, les émissions de gaz à effet de serre, principales causes du dérèglement climatique, entraînent une intensification des phénomènes climatiques extrêmes. Dans ce contexte, d’ici 2030, jusqu’à 118 millions de personnes extrêmement pauvres seront exposées à la sécheresse, aux inondations et aux chaleurs extrêmes en Afrique, alors même que le continent ne contribue qu’à hauteur de 4 % environ aux émissions mondiales de gaz à effet de serre.
La taxe s’applique aux billets d’avion car le transport aérien participe de manière significative aux émissions de gaz à effet de serre. Concrètement, chaque passager embarquant sur le territoire français paie une taxe intégrée au prix de son billet d’avion. Le montant de cette taxe varie en fonction de la destination finale et de la classe, allant de 7,40€ à 40€ en classe économique et pouvant grimper jusqu’à 120€ en classe affaires.
Les recettes de cette taxe étaient initialement allouées au Fonds de solidarité pour le développement (FSD) et permettaient ainsi de financer Unitaid, la Facilité de financement internationale pour la vaccination, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ou encore le Fonds vert pour le climat et le Partenariat mondial pour l’éducation. En 2024, la TSBA a permis de financer le développement à hauteur de 210 millions d’euros.
En 2012, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France a instauré un deuxième mécanisme de financement innovant inspiré des travaux de l’économiste James Tobin : la taxe sur les transactions financières (TTF). Elle consiste à prélever 0,4 % sur chaque achat ou vente d’actions de grandes entreprises cotées en bourse. Elle ne concerne que les entreprises dont la valeur totale en bourse dépasse 1 milliard d’euros. En France, cela représente environ 120 à 140 entreprises en 2025. 75 % des revenus de la TTF proviennent de redevables étrangers.
Depuis 2019, le montant des recettes de la TTF allouées à la solidarité internationale est plafonné à 528 millions d’euros par an.
Un modèle qui fonctionne
Depuis leur création, ces deux taxes ont, à elles seules, permis de mobiliser près de 9 milliards d’euros pour la solidarité internationale. Elles financent des actions concrètes comme la vaccination, l’accès aux traitements, la lutte contre les pandémies, l’adaptation au changement climatique ou encore l’éducation. Entre 2017 et 2024, plus de 70 % des recettes issues des taxes solidaires ont été consacrés à la santé mondiale.
Autre avantage majeur : ces ressources sont prévisibles. Contrairement aux budgets classiques, elles ne dépendent pas uniquement des choix politiques annuels. Cela permet aux acteurs du développement de disposer d’une meilleure visibilité et de planifier leurs actions sur le long terme.
Enfin, contrairement aux idées reçues, ces taxes ne freinent pas l’économie. La taxe sur les billets d’avion n’a pas ralenti le secteur du transport. Quant à elle, la taxe sur les transactions financières cible surtout des opérations spéculatives à court terme.
Un modèle aujourd’hui fragilisé
Cependant, en 2025, après avoir contribué pendant des années de manière stable et pérenne au financement de la solidarité internationale, l’affectation directe des taxes solidaires à l’aide publique au développement a été supprimée. Désormais, les recettes sont directement intégrées au budget général, où elles peuvent être mobilisées pour différentes priorités budgétaires.
Cela fragilise le financement de l’aide au développement et remet en cause l’objectif initial de ces taxes.
Dans le même temps, l’aide publique au développement a subi des coupes massives. En trois ans, ses moyens ont été divisés par deux.
La situation actuelle est absurde. A l’heure même où les besoins de financements internationaux se multiplient, on collecte des fonds au nom de la solidarité internationale, sans plus garantir qu’ils y contribuent.
Les taxes solidaires : un enjeu clé
Aujourd’hui, les inégalités entre les pays sont énormes. Alors que certains pays bénéficient des opportunités économiques et technologiques offertes par la mondialisation, d’autres en subissent les conséquences à travers des crises climatiques, l’instabilité et une pauvreté persistante.
Les taxes solidaires ont précisément été créées pour faire un pont entre ces deux réalités et réduire les déséquilibres. Il faut donc urgemment réaffecter les recettes de ces deux taxes à leur objectif initial : la solidarité internationale.
Voulons-nous préserver un outil efficace, reconnu à l’international, qui permet de financer durablement des biens publics mondiaux sans peser sur les citoyens et citoyennes, ou accepterons-nous qu’il soit progressivement détourné de son objectif initial, au gré des arbitrages budgétaires ?
Ce billet de blog a été rédigé par Romane Duflos et Leïla Bordie-Randera, deux jeunes Ambassadrices de ONE.
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