L’impasse du modèle national pour faire face aux crises sanitaires

L’impasse du modèle national pour faire face aux crises sanitaires

Tribune initialement publiée sur Le Grand Continent le 29 octobre 2021

Le débat politico-médiatique de la rentrée aura donc été monopolisé en France par la stigmatisation d’une partie de nos compatriotes dont le prénom à consonance étrangère ferait planer une menace sur l’identité nationale. Le ridicule d’une thèse aussi grotesque qu’insupportable aurait dû suffire à la considérer pour ce qu’elle est : une pathétique manœuvre politicienne de division raciste de la communauté nationale pour lancer médiatiquement une candidature présidentielle qui ne dit toujours pas son nom. Mais le cynisme de son auteur, et l’écho incroyable qu’elle a rencontré auprès de médias complaisants, ne peuvent que nous interpeller : dans ces temps de crise, propices au doute et à l’expression d’inquiétudes face à l’avenir, la mise au pilori d’une partie de la population à raison de ses origines peut malheureusement rapporter gros électoralement. Il est toujours plus facile de remuer la boue de la haine du voisin que de tracer des perspectives d’avenir en commun à la hauteur des défis qui se présentent au pays.

Il n’y pas pourtant pas si longtemps, nous étions nombreux à exprimer chaque soir notre gratitude à l’égard des travailleurs de « première ligne » face au Covid, sans le dévouement desquels notre pays, son économie, ses services publics, son système de santé, se seraient écroulés. Si nous avons pu faire face, ensemble, à la crise sanitaire en 2020, c’est grâce aux agents de sécurité ou d’entretien, aux caissiers ou aux aides à domicile, aux travailleurs des transports ou de la logistique, aux agents des services publics et de secours, et notamment les professionnels de santé, vivant souvent aux avant-postes de la précarité, et durement éprouvés par des mois d’efforts qui ont permis au pays de tenir bon. Parmi eux, nombreux étaient les Français issus de l’immigration dont personne n’aurait pensé vérifier le degré de « francité » supposée du prénom avant de pousser la porte d’un commerce dit essentiel ou d’entrer dans un service de réanimation. Parmi eux, aussi, nombreux étaient les travailleurs étrangers qui ont répondu présents pour la nation. Aurions-nous collectivement la mémoire courte ?

Ceux qui, venus d’ailleurs, ont agi au service de notre pays pour y sauver des vies méritent plus notre gratitude et la reconnaissance de la République que ceux qui passent leur temps à les stigmatiser au nom d’une identité nationale fantasmée prétendument en danger. 12 000 travailleurs étrangers de « première ligne » durant l’épidémie ont ainsi été naturalisés en 2021, en bénéficiant de l’abaissement de la durée minimale de résidence en France à deux ans au lieu de cinq. C’est un geste de reconnaissance important, qui ne peut cependant faire oublier la baisse de 20 % du nombre de personnes naturalisées en 2020 par rapport à l’année précédente, et qui ne doit pas nous faire détourner le regard de l’importance de la contribution des travailleurs venus d’ailleurs à notre vie commune.

Dans nos hôpitaux en particulier, face à la pénurie de personnels médicaux, nous faisons massivement appel à des praticiens étrangers, ou disposant d’un diplôme étranger. Cette réalité, trop méconnue, de professionnels étrangers fortement qualifiés en mobilité dans notre pays où ils s’avèrent indispensables pour faire tourner le service public hospitalier, est à mille lieux des représentations négatives véhiculées sur les « migrants économiques » que les détracteurs de l’immigration cherchent instrumentaliser dans le débat public.

Aujourd’hui, un médecin sur cinq inscrit à l’ordre des médecins est ainsi né hors de France. Bon nombre d’entre eux ont suivi leurs études et obtenu leur diplôme en France : c’est en particulier le cas des médecins originaires d’un pays du Maghreb, ce qui n’est pas anodin lorsque l’on sait que 20 % des praticiens étrangers installés en France viennent d’Algérie et 11,5 % du Maroc. Près d’un médecin sur dix en activité régulière en France est titulaire d’un diplôme étranger, soit 22 568 médecins à diplôme étranger. Un peu plus de la moitié d’entre eux (55,5 %) ont obtenu leur diplôme dans un pays extra-européen, majoritairement dans un pays du Maghreb et en Afrique sub-saharienne. Certains jeunes Français, victimes d’un numerus clausus trop restrictif, s’exilent aussi pour obtenir leur diplôme, notamment en Roumanie, avant de revenir exercer dans notre pays.

Mais beaucoup de médecins étrangers ayant suivi leurs études hors de France ont également fait le choix de quitter leur pays pour venir exercer dans le nôtre. Certains sont embauchés par nos hôpitaux comme médecins avec des statuts particuliers, quand d’autres praticiens à diplôme étranger hors de l’Union sont employés en tant que « faisant fonction d’interne », « attachés associés » ou « assistants associés », voire même comme infirmiers et infirmières exerçant en réalité comme médecins à titre dérogatoire. Souvent, ils investissent les spécialités hospitalières désertées par les médecins à diplôme français qui préfèrent exercer en libéral : l’anesthésie-réanimation, la psychiatrie, la radiologie, la chirurgie cardio-vasculaire, la néphrologie ou encore les urgences. Plus précaires et moins rémunérés que leurs collègues, et souvent surchargés de travail, ils maintiennent le service public hospitalier à flot et sauvent des vies dans des conditions matériellement difficiles et parfois périlleuses pour eux-mêmes.

Certes, la pénurie de professionnels de santé est un phénomène global, et le nombre de médecins à diplôme étranger est limité en France par rapport à d’autres pays de l’OCDE : ils sont 35,3 % en Irlande ou 35 % au Canada. Mais les raisons de la pénurie de professionnels de santé chez nous sont anciennes, et bien connues : besoins médicaux accrus sous l’effet de l’allongement de la vie, sous-financement du système de soins, dégradation des conditions de travail, démographie d’une population médicale vieillissante, et application d’un numerus clausus archaïque et inadapté dans l’admission aux études médicales. Un premier pas avait été franchi avec la régionalisation dès 2015 puis l’augmentation du numerus clausus de 11 % dans les régions sous-dotées en 2016-2017, mais il faut aller plus loin. Les moyens de l’hôpital doivent être revalorisés et les professionnels médicaux et paramédicaux méritent d’être mieux reconnus dans leurs métiers. La démographie des professions médicales doit quant à elle être mieux anticipée par une analyse pluriannuelle des besoins des territoires et des évolutions des métiers, et les études médicales, enfin décloisonnées, doivent être dotées des moyens nécessaires pour permettre une réelle augmentation de leurs capacités d’accueil.

Mais de tout cela, qui nous en parle dans le débat de l’élection présidentielle qui commence ? Où sont les propositions sur la qualité de notre système de soins et la santé des Français ? Tant que ces questions ne trouveront pas de réponses politiques audacieuses à la hauteur des enjeux, tant que nous fermerons les yeux sur les réalités du fonctionnement de services publics aussi essentiels, alors ceux qui dénoncent l’immigration comme la principale des menaces ne seront rien d’autre que les complices de la dégradation des conditions de vie de nos concitoyens et de l’affaiblissement du pays.

Car s’il est une réalité que la pandémie de Covid-19 rend incontournable, c’est bien celle de l’urgence d’un effort accru de coopération internationale pour faire face aux défis globaux dont nous subissons chaque jour les conséquences. En matière sanitaire, climatique, migratoire, sécuritaire ou économique, l’isolationnisme, la fermeture du pays et le repli derrière nos frontières sont illusoires. Ils traduisent un rétrécissement de nos ambitions, un renoncement à voir la France en grand, jouer son rôle et assumer ses responsabilités sur la scène internationale, qui sont la marque du véritable déclin français. Mais surtout, cette stratégie est inefficace et dangereuse et joue contre nos propres intérêts.

Ainsi, en matière de lutte contre la pandémie de Covid, le nationalisme vaccinal actuellement à l’œuvre au sein des pays riches est une imposture sanitaire qui met en danger notre propre sécurité. L’apparition régulière et imprévisible de variants toujours plus résistants aux vaccins déjà administrés menace en effet notre propre sécurité sanitaire, si le virus dispose des possibilités de muter dans des formes plus dangereuses et résistantes parmi les populations des pays les plus pauvres. Le seuil de vaccination mondial permettant d’atteindre l’immunité de groupe se situe désormais autour de 90 %, contre 60-70 % auparavant, en raison du variant Delta. Face au virus, il n’y a pas de sécurité sanitaire autre que collective.

Le retour à une vie plus normale pour la majorité d’entre nous a pourtant fait passer au second plan les urgences de la lutte contre une épidémie qui tue encore, chaque jour, près de 900 personnes en Afrique. Les pays pauvres souffrent de conséquences économiques, sociales et sanitaires dramatiques liées à une contamination toujours élevée de leur population. Entièrement mobilisés par la reprise ou déjà tournés vers leur réélection, nos gouvernants se croient à l’abri derrière un taux élevé de couverture vaccinale et semblent s’accommoder de la persistance d’un très haut niveau d’inégalités d’accès au vaccin à travers le monde. Depuis le début de la pandémie, 77 % des vaccins Covid-19 sont allés à des pays riches, contre seulement 1 % aux pays les plus pauvres. Et nous regardons ailleurs. Pire : la priorité donnée à l’approfondissement de la couverture vaccinale au sein des pays riches, par la vaccination des plus jeunes ou l’administration d’une troisième dose, va contribuer à accroître ces inégalités en retardant le nécessaire partage des vaccins disponibles à l’échelle mondiale. Le 27 octobre, 70,5 millions de personnes ont reçu une dose de rappel du vaccin (soit le plus souvent, une troisième dose) dans seulement 39 pays. C’est plus de trois fois le nombre de personnes ayant reçu au moins une dose dans les pays à faible revenu. Et le rappel vaccinal envisagé pour les citoyens de plus de 50 ans des pays riches monopolisera 1 milliard de doses, ce qui suffirait pour vacciner 40 % de la population africaine. À ce rythme, 107 pays n’atteindront pas l’objectif fixé de 70 % de leur population vaccinée en septembre 2022. La lutte contre cet « apartheid vaccinal » à l’échelle mondiale doit devenir notre priorité.

Pour la première fois, un objectif mondial se dessine : vacciner au moins 70 % de la population de tous les pays d’ici septembre 2022. C’est aussi une mesure d’équité vaccinale, qui prend en compte une réalité simple : face à des pandémies qui traversent les frontières, personne ne sera en sécurité tant que nous ne le serons pas tous.

Les prévisions de l’organisation non gouvernementale ONE montrent que cette cible est pour l’instant hors d’atteinte. Les pays les plus riches sont en passe de dépasser l’objectif alors que la plupart des pays pauvres n’ont même pas encore de quoi vacciner leur personnel soignant et leurs personnes vulnérables. Le sommet du G20 de ce week-end doit marquer un changement collectif de stratégie : de l’accaparement du stock de doses mondial par les pays riches à l’accélération de la couverture vaccinale dans les pays les plus défavorisés. Accélérer les dons de doses, renforcer la transparence sur les calendriers de livraison, pousser les États récalcitrants à accepter la levée des brevets des vaccins au sein de l’OMC, ou encore soutenir les capacités de production parmi les pays à faible revenu : autant de priorités à défendre pour la France au sein du G20 si elle veut faire la différence, et faire de l’année 2022 la dernière de la pandémie.

Le nationalisme n’a rien à vendre pour permettre de relever les défis globaux. En matière de santé publique et de sécurité sanitaire, défendre une approche nationaliste étriquée, sur le plan médical ou même vaccinal, nous met même en danger. Le racisme n’est pas seulement condamnable pour des raisons légales, ou simplement morales. Il fragilise notre pays dans ce qu’il a de plus essentiel et vital : sa capacité à protéger et à soigner les plus fragiles de ses habitants. En focalisant l’attention médiatique sur des enjeux secondaires pour satisfaire leurs petits intérêts politiciens du moment, les boutiquiers de la haine détournent non seulement l’attention des Français des véritables enjeux qui devraient être au cœur du débat démocratique, mais ils jouent aussi contre notre communauté nationale et ses intérêts les plus vitaux. Leur patriotisme n’est que de façade, l’intérêt du pays ne leur sert que d’alibi, et l’avenir de la France les intéresse moins que leurs éphémères courbes de popularité. Face à des défis globaux, nous devons au contraire faire preuve d’audace, voir grand, et ne jamais céder au découragement.

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